PAR JEAN-MARIE COLOMBANI – Ce qui frappe au soir du scrutin, c’est la multitude des questions soulevées dans la perspective de l’élection présidentielle; et surtout, la difficulté d’y apporter des réponses satisfaisantes. A gauche, mais aussi et surtout dans le camp présidentiel.
La première chose qu’il faut regarder, lorsque les Français votent, c’est évidemment le rapport de forces. De ce point de vue, les résultats du second tour des élections régionales confirment le vieil adage selon lequel un second tour se lit toujours dans les résultats du premier tour. Confirmation donc d’un rapport de forces nettement favorable à la gauche et nettement en défaveur du parti du Président. 54 % contre 36%: c’est un écart de 18 points qu’il faut rapprocher de l’écart constaté également en faveur de la gauche en 2004, qui était de 13 points (50% contre 37%). Pour ceux qui seraient encore tentés de nier la réalité du message de mécontentement adressé par les Français (qui ne se sont guère manifestés dimanche soir car les «éléments de langage» diffusés à droite consistaient, au contraire, à reconnaître la défaite), constatons qu’un tel écart entre la droite et la gauche est inédit dans un scrutin local; et qu’il s’approche de l’élan qui avait accompagné, en 1981 aux élections législatives, la victoire de François Mitterrand.
Pas de cohabitation pour se refaire
Mais, malgré cette réalité tangible et spectaculaire, ce qui frappe surtout au soir du scrutin, c’est la multitude des questions soulevées dans la perspective de l’élection présidentielle; et surtout, la difficulté d’y apporter des réponses satisfaisantes. Les représentants de chaque camp semblaient d’ailleurs s’accorder sur ce point, puisque, à gauche, Martine Aubry a évité tout triomphalisme tandis que Daniel Cohn-Bendit et François Hollande n’hésitaient pas à affirmer: «les difficultés commencent». A droite, où Jean-François Copé a appelé à un «retour aux fondamentaux», chacun y est allé de l’exposé de sa recette.
En tête, il y a le précédent de 2004. Une lourde défaite de la droite et, trois ans plus tard, en 2007, la victoire avec Nicolas Sarkozy. Rassurant pour le parti présidentiel. Mais, aussitôt, les contradictions surgissent. Car si la droite s’est bien succédée à elle-même, Nicolas Sarkozy le président sortant, Jacques Chirac, n’était pas rééligible a tout de même été élu sur le thème de la rupture. Or, comment ce dernier pourrait-il rompre aujourd’hui avec le sarkozisme? En outre, à l’inverse de ses prédécesseurs, François Mitterrand en 1986 et Jacques Chirac en 1997, il n’a pas devant lui des années de cohabitation pour se refaire une santé.
On s’en souvient: la cohabitation a été l’arme absolue de François Mitterrand comme de Jacques Chirac pour revenir, après une défaite l’un et l’autre quasiment acquise à mi mandat. Difficulté supplémentaire: Nicolas Sarkozy se place toujours beaucoup plus en première ligne que ses prédécesseurs n’avaient coutume de le faire.
Le discours sobre de Fillon
Question: un rôle plus grand de François Fillon, qui a été omniprésent dans l’entre deux tours pourrait-il faire office de substitut à une cohabitation? Cela supposerait une part plus grande laissée au Premier ministre dans l’action quotidienne et un président recentré sur le domaine présidentiel, à savoir les grands axes stratégiques, et non plus le détail, et bien sûr l’action extérieure, donc le premier rôle face à la crise internationale. A ce stade, rien n’indique que Nicolas Sarkozy veuille prendre ce chemin. Même si tout laisse penser qu’il l’envisagerait volontiers s’il devait être réélu.
François Fillon donc. Son discours dimanche soir était exemplaire: sobre sur la forme et clair sur le fond. Même s’il s’est contenté d’évoquer le succès des listes de gauche et non le succès de la gauche, ce qui lui a permis de balancer son propos entre la reconnaissance de la défaite, ou plutôt des défaites locales, et la nécessité, comme il l’a dit, «de garder le cap fixé par les élections nationales».
Ce cap, on le sait, c’est celui des réformes auxquelles Nicolas Sarkozy veut attacher son nom. L’ordre du jour des semaines qui viennent appellera d’ailleurs la mise sur pieds de celle des retraites. Ce sujet complexe risque, dans le contexte actuel, de prendre un tour symbolique qui peut desservir le consensus qu’il serait nécessaire de trouver entre la droite et la gauche et entre les partis de gouvernement et les syndicats.
Contradiction
Mais surtout le Premier ministre a énoncé la nécessité de poursuivre trois objectifs qui, à eux seuls, dessinent un programme de gouvernement pour les deux années qui viennent: rétablir la compétitivité de l’économie française, assurer le financement des retraites et réduire les déficits. Le premier et le troisième objectifs sont évidemment la clé d’une politique qui pourrait nous rapprocher des disciplines allemandes (à un moment où celles-ci sont contestées par Christine Lagarde). En tous cas, François Fillon ne tient en aucune façon un discours démagogique et de facilité; et la traduction concrète de son propos, si elle devait être décidée, serait de nature à nous rapprocher de quelque chose qui ressemblerait à un programme d’austérité. Rigueur, austérité: horreur, malheur! On sait à quel point ces mots sont interdits dans le langage gouvernemental, par le président de la République. Au-delà des mots, la question est de savoir dans quel sens Nicolas Sarkozy arbitrera.
Et la contradiction devant laquelle se trouve le président de la République est, il est vrai, particulièrement difficile à dénouer. Sa réponse sera des plus difficiles à calibrer. Car, d’un côté une majorité franche du pays manifeste son mécontentement, ses craintes devant le chômage, les difficultés de la vie quotidienne, la peur pour les couches moyennes de connaître la pauvreté; et, face à cela, la demande d’être protégée. Etant entendu que, si les Français ont bien en tête l’insécurité, c’est davantage aujourd’hui l’insécurité sociale qui les préoccupent et face à laquelle ils demandent au président d’agir.
Equation complexe
Mais, d’un autre côté, une autre partie du pays, celle qui se réclame de la droite, s’inquiète davantage du retour de l’état, de l’augmentation qu’elle juge extravagante des déficits; cette France-là, au fond, ne comprend pas la gestion sociale de la crise et demande le retour à la fois de l’orthodoxie et au mot d’ordre du «travailler plus». Mais alors, comment gérer la crise alors même que les développements de celle-ci ont commandé partout des déficits et des politiques sociales destinées à éviter la récession et à atténuer les effets sociaux les plus visibles de la tourmente que nous traversons? On voit donc que l’équation présidentielle va au-delà de ce que le Premier ministre a pu énoncer, d’autant plus sereinement qu’il ne sera pas le plus exposé.
Une part de cette difficulté se marque sans doute, pour la droite, dans le regain au deuxième tour du Front national. Car le parti de Jean-Marie et Marine Le Pen a connu, entre les deux tours là où il était présent (12 triangulaires au lieu des 17 de l’année 2004), une progression inédite. Il est heureux, de ce point de vue, qu’Eric Besson ait esquissé une autocritique, tant on peut considérer que le débat sur l’identité nationale a pu contribuer à relancer un FN qui paraissait en bout de course. Passons enfin sur la palme de l’humour qui revient incontestablement à George Frêche qui s’est payé le luxe d’annoncer la mort des partis politiques en se présentant lui même comme le symbole d’un renouveau (sic) et comme l’artisan d’une politique dite « autrement » (sic). Quant à la gauche et à ses difficultés annoncées par Daniel Cohn-Bendit, il sera bien temps d’en parler lorsqu’elles surgiront!
Jean-Marie Colombani














Analyse lucide; en gros, Sarkozy doit arrêter de louvoyer à qui mieux mieux en se donnant le beau rôle. La vraie contrainte aujourd’hui, c’est la dette. Vu le niveau qu’elle atteint, la dépense ne va pas pouvoir continuer, une dégradation de la notation financière du pays pouvant avoir des conséquences désastreuses surtout pour son président. Sarkozy, incapable de réformer vraiment l’état et ses dépenses s’est mis tout seul dans cette situation et on voit mal comment il va se présenter aux français sans avoir rien à donner. Et on voit mal comment il va pouvoir éviter la rigueur. Attendre une embellie économique qui ne vient pas ne fait pas une politique. Il risque donc de passer la fin de son quinquennat très affaibli et sans projet.
La reforme des retraites presentee comme la panacee a nos problemes ne fait qu’illustrer le desarroi de nos elites. Malgre les evolutions demographiques, les retraites sont financees a long terme compte tenu a) de la natalite soutenue en France (les jeunes paient pour les vieux et leurs enfants paieront pour eux) b) les regimes seraient en excedent si les Francais en age de travailler…travaillaient (et le seront si le plein emploi revient un jour).
D’un point de vue court terme, le retard du depart a la retraite ne consisterait qu’a augmenter le nombre de chomeurs et il n’y a aucun doute que les resources ainsi liberees ne soient mal utilisees.
Le probleme de la France c’est: l’utilisation (la non utilisation) de ses resources abondantes en forces de travail et l’utilisation (mauvaise) de ses resources rares (menant a l’utilisation de la dette comme panacee universelle) en capital.
La prosperite d’un pays est toujours la resultante de l’utilisation de ces 2 types de resources. Les causes profondes de notre crise sont a chercher la et l’absence de ce diagnostic et d’idees afin d’y repondre indiquent que nous sommes au tout debut de la crise .
L’Allemagne y a repondu en diminuant le niveau de vie de leurs plus faibles (limitant les delocalisations) et ceci se fait en partie au detriment de ses voisins: classique exemple du « prisoner dilemna »: si tout le monde fait la meme chose, le seul resultat est une depression generalisee. Elle n’avait cependant pas le choix compte tenu du manque de coordination economique en Europe et des politiques economiques de la demande irresponsables menees par leurs voisins. Un element de reponse important a cette affaire est la maitrise des dettes et en particulier la mise hors la loi de tous les mecanismes (financial engineering) dont l’unique objet est de permettre toujours plus de dettes.
Ce qu’il y a de plus marquant dans cette lourde défaite du parti du président c’est que ce n’est pas la victoire d’une alternative politique à la gestion actuelle de la crise puisqu’il n’y a pas de programme de la coalition qui a gagnée et qui est à tout le moins éclectique voire incohérente.
La coalition rose-verte qui a étouffé le modem et les partis d’extrême gauche profite aussi de l’effet arroseur arrosé des thèmes que l’apprenti sorcier Eric Besson avait cru confisquer au FN se faisant bien involontairement l’allié de ses anciens amis de gauche…
Et puis comment passer sous silence ce désintérêt des électeurs dont un sur deux n’a pas daigné se déplacer ?
Intéressant point de vue sur ce sujet de nos amis allemands sur la crise politique française dans courrier international sous le titre la Vème république en panne.
http://www.courrierinternational.com/article/2010/03/19/la-ve-republique-en-panne
En 2007, Jacques Chirac était rééligible, contrairement à ce qui est avancé par M. Colombani.
@anselme: Oui, vous avez raison. Nous avons corrigé. Merci pour votre vigilance!
Excellent regard sur les résultats de ces élections. Concernant les actions du gouvernement, la baisse du déficit oui mais concentrons nous sur les moyens pour y arriver. La réforme du système des retraites est indispensable au moins pour ne plus jouer la politique de l’autruche et voir les difficultés actuelles et surtout à venir en face.
Il y a un sujet dont on ne parle plus et qui est pourtant capital : la réforme des structures politiques. Nous avons trop de strates de décisions et les élections régionales ont mis en évidence l’importance des conseils régionaux. Pour mettre en place les réformes dont notre société a besoin, simplifions les prises de décisions avec le gouvernement, les régions et les communes ou communautés de communes. Ces trois niveaux suffisent. Profitons en pour interdire le cumul de mandats afin de renforcer la démocratie et libérer les énergies des carcans de potentats locaux et professionnels de la politique qui courent après les indemnités et le pouvoir. On parle de la baisse de l’influence des partis, si ceux ci ont le courage de promouvoir ces réformes politiques je suis persuadé qu’ils endigueront cette désaffection. Espérons donc que nos politiques tireront les enseignements de ces élections et surtout qu’ils auront le courage d’en tirer les conséquences.
Peut-on enfin imaginer,il serait temps!!! une ouverture au FN,c’est la meilleur des solutions pour notre bon Président.
N Sarkozy ou l’arroseur arrosé :
* il a voulu faire de l’écologie un thème « à la mode » voulant insufler l’idée que la gauche n’avait pas le monopole de l’écologie et ce faisant ramener des électeurs à la « droite » sur ce thème => résultat EE à 15%
* il a voulu maintenir l’idée d’une droite conservatrice de l’ordre et des traditions et ce faisant éradiquer l’extrème-droite => résultat FN à 18% au 2nd tour
* il a voulu faire de la valeur « travail » un concept cardinal de sa politique, finançant sa politique anti-crise par du déficit (comme Balladur) => résultat le chômage a augmenté, les français paieront plus d’impôt et les responsables du bourbier ont été les mieux aidés
Conclusion : belle bête politique mais piêtre gestionnaire => c’est Chirac bis, son ancien modèle
Re conclusion : les psychologues trouveront un concept sur ce déni permanent
Ajontons à ceci que le gouvernement risque d’être contraint dans sa politique. L’endettement et le risque de baisse de notation va le conduire de force à limiter les déficits: Impots? Réduction des aides et bonus fiscaux? Sans doute les deux.
Quand à la promesse de ne pas augmenter les impots, on jouera sur les mots.
[...] faire maintenant de ces réformes? La sévère défaite des régionales comporte un vote de rejet du président. Est-ce aussi un vote de rejet des réformes? Le dilemme est [...]