Lundi, on était attentif à ne laisser filtrer aucune rumeur. Chacun avait envoyé ses émissaires les plus avisés. Les portes étaient hermétiquement closes, à peine franchies de temps à autre pour une pause cigarette. Dans le plus grand secret, tel un conclave romain, les négociateurs du PS, d’Europe Ecologie et du Front de Gauche travaillaient. Certains diraient qu’ils négociaient âprement. Jean-Jack Queyranne aurait voulu une brillante alliance arc-en-ciel dès le premier tour, c’est avec le rouge et le vert qu’il doit assortir son rose pour composer les listes du deuxième tour.
L’affaire est compliquée. Evidemment, tous s’entendent pour dire qu’il faut s’allier pour battre la droite. Là-dessus, ils sont d’accord. Reste, tout de même, le programme. Et les sièges… De ce que l’on en sait, les parties en présence ont constitué deux groupes de travail, l’un pour l’attribution des sièges et l’autre pour la refonte du programme. Mais hors du champ local, il y a le plan national, terrain sur lequel se sont longuement affrontés les «partenaires». Daniel Cohn-Bendit sur au Talk Orange-Figaro a été clair: «En Rhône-Alpes, le PS a fait le plus faible score et nous le plus fort, ça doit se retrouver dans la gouvernance et donc la première vice-présidence.» Vu de Paris, l’exigence relève de la logique. A Lyon, on n’en est pas à cette évidence.
Alors, face au socialiste et président sortant Jean-Jack Queyranne (25,40%): Philippe Meirieu pour Europe Ecologie (17,83%) et Elisa Martin pour le Front de Gauche (6,31%). Pour cette dernière, l’un des gros points de désaccord a été levé avec l’élimination du MoDem au premier tour. Elle était en effet totalement opposée à une alliance avec le groupe de Begag. Subsistent, précise-t-elle, des points d’achoppement parmi lesquels la gratuité des TER, le développement des services publics et le refus d’une mise en concurrence de la SNCF. Mais ce qui semble réellement poser problème, c’est le nombre de sièges et de places éligibles. On demande beaucoup, on marchande, on rabaisse ses prétentions. Le Front de Gauche emportera sans doute une vice-présidence et une douzaine de sièges. S’il ne s’agit que de calcul, on peut toujours rectifier sur l’ardoise.
Difficiles tractations
En ce qui concerne Europe Ecologie, les sujets de divergences sont plus épineux. Avec le score le plus élevé toutes régions confondues, Meirieu, qui espérait dépasser celui du PS, affirmait à la veille du premier tour qu’une répartition des sièges à la proportionnelle serait la condition posée à une alliance. Une manière de poser les jalons plutôt qu’un ultimatum, l’éventualité de partir en quadrangulaire n’ayant jamais été soulevée. Bien trop risquée. Quoi qu’il en soit, les tractations sont difficiles. Le scénario de l’entre deux tours de 2004 a sans doute laissé un petit goût amer aux écologistes qui, avec 10% des voix, avaient néanmoins arraché 4 vice-présidences. Pour découvrir que leurs compétences en avaient été quelque peu allégées: les transports ne faisaient plus partie de l’Aménagement du Territoire et l’énergie avait été enlevée à l’Environnement. Une déconvenue qu’Europe Ecologie aura à cœur d’éviter aujourd’hui.
Parce qu’au-delà du nombre de sièges, les divergences de programme sont sérieuses. En vrac, les projets liés aux transports, la politique nucléaire, le facteur environnemental comme condition aux aides et financements, ou le soutien de la région à la candidature d’Annecy aux Jeux olympiques de 2018 –un projet contre lequel les verts se sont majoritairement opposés et qui explique peut-être leur score de 20,89% en Haute-Savoie– et que le président sortant soutient haut et fort. Tout cela coince.
Queyranne minimise ostensiblement les points de désaccords, Meirieu tente habilement de les esquiver, il s’agit de ménager l’électorat. Reste qu’entre les deux hommes se joue un duel à fleurets à peine mouchetés. Pour en capter les subtilités, il suffit de se rappeler les deux bras tendus de Jean-Jack Queyranne bien avant le lancement de la campagne, pour une union de toutes les gauches dès le premier tour et la condescendance avec laquelle Meirieu, fort des sondages favorables et de la performance aux européennes, a refusé ce rapprochement. Puis de se souvenir de ses attaques virulentes contre un PS «amorphe, sans projets ni vision» et enfin, cette lettre que la tête de liste verte a finalement envoyé à trois semaines du scrutin au PS et au Front de Gauche, appelant à la «responsabilité» de chacun et proposant doctement une «première rencontre afin de recenser les points d’accord et ceux nécessitant un débat plus approfondi»… A-t-il senti le vent tourner? Toujours est-il que Queyranne, conforté par les sondages et sans aucun doute agacé par cette volte-face, a fait envoyer une fin de non recevoir, à laquelle était jointe son programme, «à toutes fins utiles»…
Qui aura quoi?
Entre ces deux-là, le courant passe mal. Meirieu le pédagogue devenu vert en politique après avoir longtemps soutenu le Parti socialiste n’est pas un bleu. Certes, il n’a jamais été élu, ni même tenté de l’être, mais il connaît comme sa poche les arcanes du pouvoir, les antichambres décisionnelles et les calculs stratégiques. Queyranne l’enseignant a lui été formé à l’école du terrain électoral dans le fief de l’imposant Charles Hernu, où il a appris à être direct, opérationnel et respectueux du combat. Deux écoles qui ont aujourd’hui à négocier un face-à-face où les divergences semblent dépasser la politique régionale et les exigences d’appareil.
Alors qui aura quoi, qui et combien seront les sacrifiés de la liste? Pour ce qui est de la première vice-présidence, Jean-Jack Queyranne a annoncé la couleur dès dimanche soir: «La première vice-présidence, traditionnellement, appartient au parti majoritaire. En cas de suppléance, le président doit avoir toute confiance.» Confiance… Pour ce qui est de la présence à l’exécutif, il semble hors de propos que Queyranne perde la maîtrise des transports. Non seulement c’est une compétence qui est depuis 2004 attribuée à la première vice-présidence, mais en plus, c’est Bernard Soulage qui en a la charge, celui-là même qui a été promu en juillet dernier par le PS secrétaire national aux transports. Meirieu empochera donc très probablement la vice-présidence à l’éducation. Un gros morceau qu’il connaît bien. La liste définitive doit être remise ce mardi à 18h. Auront-ils tous le courage de dire clairement sur quel programme ils se sont mis d’accord, en dehors des attributions de postes?
Catherine Auch-Roy
Photo: Color your Life/par Capture Queen ™














