Jean-Luc Mélenchon a atteint son objectif de marginaliser le NPA, et de dépasser le MoDem. Pour imposer le Front de gauche comme interlocuteur du PS?
Quelle métamorphose! Tout le monde de souvient de l’ombrageux Jean-Luc Mélenchon d’avant le début de la campagne des régionales, prompt à s’emporter pour fustiger ses ennemis politiques de droite et faux amis de gauche, apostrophant régulièrement et vertement les journalistes jusqu’à l’insulte comme lorsque, invité de l’émission «A vous de juger», il lança à la directrice de la rédaction de France 2 Arlette Chabot un sonore «Allez au diable». Or, à l’approche du premier tour de ces élections régionales, on a découvert que le même Mélenchon pouvait sourire sur un plateau de télévision, même lorsqu’il s’attaque «aux petits griots du capitalisme et du libéralisme», acceptant les règles du jeu de l’émission «C politique» sur France 5, plaisantant même avec le journaliste Nicolas Demorand («Je ne vous en veux pas parce que vous êtes journaliste et pas métallurgiste»). D’une émission à l’autre, que s’est-il passé? Le zébulon ronchon du paysage politique français, député européen et secrétaire national du Front de gauche, voit sa stratégie récompensée. Et, finalement, assez vite.
Gauche historique
Crédité de 6% des voix dans les premières estimations à l’issue du premier tour, le Front de gauche devance le NPA d’Olivier Besancenot qui fut pourtant la coqueluche des médias il n’y a pas si longtemps, et même le MoDem de François Bayrou présenté comme un parti de gouvernement et arbitre de la vie politique française jusqu’aux élections européennes de 2009. Belle revanche pour Jean-Luc Mélenchon qui claqua la porte du PS en 2008 pour «réinventer la gauche» après la perte d’influence de l’aile la plus radicale du parti à son congrès de Reims. Il créa alors le Parti de gauche pour s’opposer aux dérives libérales et à l’Europe du traité de Lisbonne, et revenir aux fondamentaux d’une gauche réputée historique.
Mais ce baroudeur de la politique, âgé aujourd’hui de 58 ans et qui a franchi tous les échelons de la politique, d’adjoint au maire à sénateur avant de ne conserver en janvier que son mandat de député européen, veut éviter le piège de la marginalisation. Avant les européennes de 2009, il lance un appel à un regroupement des forces de gauche. Le Parti communiste français, en perte de vitesse, embraye sur la proposition. Jean-Luc Mélenchon et Marie-Georges Buffet peuvent alors constituer le Front de gauche, avec une ossature constituée du jeune Parti de gauche et du vénérable PCF.
Aujourd’hui, la stratégie est claire: pour Mélenchon, le Front de gauche est une force d’appui qui jouera le rassemblement de la gauche au deuxième tour des régionales: «Nulle part, nous ne ferons le jeu de faire gagner la droite», affirme-t-il à C Politique. Mais en devançant le MoDem, il compte bien obliger les socialistes qui penchaient pour une alliance avec le centre à réviser leur stratégie pour s’allier avec le Front de gauche. Et contribuer ainsi à un retour du centre de gravité du PS vers une gauche plus radicale.
Comme le PS il y a quarante ans…
On pourrait penser que Jean-Luc Mélenchon est un ronchon qui rêve. Il s’en défend, lui qui considère que l’alliance de la gauche avec le centre a toujours mené au désastre. En revanche, il rappelle qu’en 1969, lorsque fut créé le PS et qu’il y adhéra, le parti de François Mitterrand ne pouvait lui-même revendiquer que 5% du corps électoral français. Soit quatre à cinq fois moins que le Parti communiste. Douze ans plus tard, après l’alliance PS/PCF autour du programme commun, la gauche revenait au pouvoir. Entre temps, le PS avait pris l’ascendant sur le PCF, qui ne se relèvera pas de sa difficile participation au gouvernement. Un marxiste comme Jean-Luc Mélenchon ne peut imaginer que l’histoire se répète. Mais on peut malgré tout voir des similitudes avec le congrès d’Epinay lorsque François Mitterrand rassembla les forces socialistes sur les cendres de la SFIO pour former le Parti socialiste.
Pour réussir une fusion dont le principal volet est une OPA sur le PCF, Mélenchon a accepté que Pierre Laurent, coordinateur national du PCF et membre du conseil national, mène la liste du Front de gauche en Ile-de-France. Avec une contrepartie probable: le soutien du PCF à la prochaine présidentielle de 2012. Ce qui serait encore plus simple si Pierre Laurent succédait à Marie-Georges Buffet à la tête du Parti… Le PCF conserve des bases locales dont le Front de gauche ne dispose pas en dehors de cette composante. Elles seraient déterminantes pour le candidat d’une gauche radicale. Et après le recul du Nouveau parti anticapitaliste d’Olivier Besancenot qui s’est détourné du Front de gauche (sauf en Languedoc-Roussillon, Pays de Loire et Limousin où des alliances ont été conclues pour les régionales), prenant le risque de l’isolement pour ne rien céder au refus de gérer les affaires publiques, il existe bien une trajectoire possible pour Jean-Luc Mélenchon. Surtout s’il parvient, à l’issue des régionales, à détrôner le MoDem dans les alliances que le PS devra conclure.
Grand écart
C’est l’objectif… mais il faudra voir malgré tout à l’issue du scrutin ce que pèsera le Front de gauche face à Europe Ecologie (gratifié dans les premières estimations de 12 à 13,5% des voix, soit deux fois plus) et des stratégies des uns et des autres pour se rapprocher ou se tourner le dos. Car en l’état, entre l’antilibéralisme plutôt figé et taillé à la serpe de Jean-Luc Mélenchon et les idées nouvelles introduites dans le débat par Europe Ecologie, il sera compliqué pour les forces de gauche de se reconstituer autour d’un PS (30% des voix selon les premières estimations) qui ne tourne pas le dos à l’économie de marché et qui conserve des options –notamment dans l’énergie– opposées à celles des écologistes. Mais c’est tout l’art de la politique.
Gilles Bridier
Photo: Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon, le 21 janvier 2010. REUTERS/Gonzalo Fuentes















Euh… juste un rappel pour corriger un minimum cet article tout de même : le Front de Gauche ne vient pas d’un appel de Jean-Luc Mélenchon, c’est une proposition de Marie-George Buffet et du P.C.F. lancée en octobre 2008 pour les élections européennes (et tenter de rassembler de nouveau les forces du « non » de gauche au T.C.E. en 2005, celles qui ont été trahies par le P.S. et les Verts au Congrès de Versailles en février 2008 avec l’acceptation du Traité de Lisbonne) à laquelle le Parti de Gauche de Mélenchon a répondu présent, de même qu’ensuite la Gauche Unitaire de Christian Piquet (ex-L.C.R. / N.P.A.). A elles trois, ces formations sont les constituantes historiques du Front de Gauche, rejointes pour cette campagne dans plusieurs endroits par le N.P.A., les Alternatifs, la Fédération pour une Alternative Sociale et Ecologique, des altermondiaistes, des syndicalistes, des écologistes de Gauche ne se retrouvant plus chez les Verts et pas dans du tout dans Europe Ecologie, République et Socialisme issue du M.R.C., etc.
Voilà, je pense qu’il fallait tout de même rétablir un minimum de vérité « historique » !
Il y a une erreur dans cette analyse. C’est le PCF qui a lancé l’idée du font de gauche lors de son congrès en décembre 2008, et effectivement Mélenchon a été le premier à y répondre… Reste à savoir combien de divisions entre le « vénérable » parti communiste et le « tout jeune » parti de gauche, qui est encore loin d’avoir les 5% dont le PS de Mitterrand était crédité en 1969
Le Front de Gauche est une proposition conjointe du PCF et de Mélenchon. Mélenchon est sorti du PS parce qu’il savait que le PCF tendait la main, le PCF tendait la main parce qu’il savait qu’elle serait saisie. Aujourd’hui, il n’y a pas photo, le Front de Gauche n’existe que par Mélenchon. Et il fera un excellent candidat à la présidentielle !