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Parti Pirate: de la difficile immersion dans la politique «IRL»

pirate-babyLe Parti Pirate (PP) avait annoncé en décembre sa volonté de présenter des listes aux régionales. C’est raté pour cette fois. Mais le petit parti a parcouru du chemin, tentant de prouver qu’il pouvait donner son avis au-delà de l’avenir du peer to peer. Et il sait désormais que la politique «In Real Life» est un parcours semé d’embûches.

Internet est un espace de liberté et d’échange trop précieux pour être laissé aux professionnels de la politique, dont l’ignorance des réalités et des spécificités du réseau est patente. On peut résumer ainsi la philosophie de ces internautes engagés qui ont donné naissance à un Parti Pirate dans une quarantaine de pays en un peu moins de quatre ans.

Au début, personne n’y croit vraiment…

Au commencement, le terme «Pirate» relevait plus de la blague que de l’affirmation politique. Les internautes reprennent à leur compte ce terme dépréciatif et selon eux réducteur, entendant montrer qu’ils ont des idées, des valeurs, une conception de la liberté à défendre. L’affaire The Pirate Bay donne au premier d’entre eux, le Piratpartiet de Suède, une notoriété importante.

En France aussi, ces internautes qui voulaient avant tout mener leur vie en ligne comme ils l’entendaient, c’est-à-dire sans filtrage, sans flicage, sans risque de se voir supprimer leur accès au réseau en cas de téléchargement illégal… se rendent compte que le législateur ne l’entend pas de cette oreille: Dadvsi, Hadopi, puis Loppsi 2, l’avalanche des lois en «i» qui encadrent l’usage du réseau depuis 2006 fait grandir le mécontentement. L’UFC-Que Choisir des geeks se met en place…

Le parti se forme en 2006 dans une ambiance survoltée, en pleine réaction épidermique à la loi Dadvsi. Avec un goût certain pour la provoc’, et un buzz agressif sur le web dont le succès rapide masque le vide programmatique… «A cette époque, ils proposent l’abolition du droit d’auteur, le haut débit pour tous, l’anonymat pour tous y compris pour les pédophiles», se rappelle l’actuel numéro 2 du parti, Valentin Villenave. Bref, c’est dans un joyeux bordel que la web-piraterie politique tente de se forger une identité.

L’âge de raison

Profitant du départ des historiques, qui désertent purement et simplement le site Internet des pirates (sans qu’on sache qui a récupéré les dons des 20.000 adhérents qui affluent les premiers jours de la création du parti!!!), une nouvelle équipe reprend le site en main et organise la vie –alors essentiellement virtuelle- du parti. Les nouveaux «cadres» sont jeunes (son trésorier, Valentin Villenave, a 25 ans et son président, Florian Lauté, 29) et plus geeks que politiques, mais leur engagement est total et ils parviennent à fédérer une communauté active qui alimente les forums, propose des idées, organise des débats. Le parti revendique aujourd’hui 5.000 sympathisants sur Facebook, environ un millier d’inscrits sur le forum. En 2007, un Parti pirate français canal historique (PPFCH) naît d’une dissidence: certains membres de la première heure ne retrouvent pas dans le PP l’indignation et le ton provocateur des débuts.

Première expérience électorale

Les Suédois du Piratpartiet, plébiscités par les jeunes électeurs, remportent un peu plus de 7% des voix lors des élections européennes de 2009, et siègent depuis au Parlement de Strasbourg. L’exemple donne évidemment de l’espoir à tous les petits frères d’Europe, qui comptent désormais peser dans le débat politique. En France, le Parti pirate apparaît alors plus sage, plus réfléchi. Le drapeau de flibustier qui lui sert de logo et ses références à la piraterie donnent à tort l’image d’un groupe d’agités du web. La réflexion est en fait plutôt riche, et le discours plus mesuré tranche avec les débuts en fanfare du parti.

Une législative partielle dans les Yvelines donnera lieu à la première sortie dans la «vraie vie», offrant au parti un début de visibilité politique. Ce sera surtout l’occasion d’en finir avec la guéguerre qui oppose les partis concurrents, sème le trouble et éparpille les prises de position des pirates. Le PPFCH mais aussi le Parti pirate français (le dernier né dans lequel la direction du PP croyait reconnaître un sous-marin du PS) sont alors mis hors-jeu. Les 2,08% du candidat créent le buzz —le petit parti intéresse les médias traditionnels— mais certains lui reprochent alors de ne pas avoir clairement appelé à voter contre le candidat UMP au second tour.

Direction les régionales

Le résultat de la législative donne des ailes au PP, qui annonce en décembre 2009 qu’il va présenter des listes dans toutes les régions où il le pourra. L’affaire des Yvelines est encore fraîche et les médias relaient plutôt bien l’annonce.

Le PP est en mutation: tout en souhaitant garder un fonctionnement expérimental, un côté bac à sable créatif et un modèle pluriel (à la fois communauté web, association et organe politique), le parti s’essaie à la politique à grande échelle. Des sections locales se créent, des têtes de liste apparaissent: Jean-Christophe Frachet, tête de liste Ile-de-France, ancien du MDC de Jean-Pierre Chevènement. Perline, chercheuse, militante féministe et écologiste, se présente à Paris. Le journaliste Yves Loiseau prend la tête de la liste du 92. L’arrivée de militants au parcours politique plus classique est un début vers la professionnalisation, même si cette nouvelle culture de la «realpolitik» ne fait pas vraiment partie de l’ADN des pirates…

Le PP commence alors à susciter l’intérêt des partis traditionnels. En Ile-de-France, les pirates auraient pu ramener quelques voix aux écolos, qui préfèreront briller médiatiquement en recrutant sur leur liste le chanteur Sanseverino, considéré par les pirates comme un chantre de la loi Hadopi… Sur son blog, Alain Lipietz regrettera qu’Europe-Ecologie ait choisi de se couper ainsi des «écologeeks» du PP.

Le 15 février, date limite de dépôt des candidatures, il manquait encore au parti plus de la moitié des candidats en Ile-de-France (où il en faut 225), et les autres régions ne peuvent compter que sur une poignée de volontaires, pour faire partie des prétendants. Nul bulletin pirate dans les bureaux de vote le 14 mars. Pour un baptême national, le PP, qui est parti tard dans la course, n’a pas choisi l’élection la plus accessible ni, loin s’en faut, la plus passionnante… Mais le parti ne regrette rien. Se rencontrer, poser les bases d’une organisation, motiver les troupes vers un objectif à court terme: les deux mois qui viennent de s’écouler, s’ils aboutissent à un échec pour le parti, lui ont fait gagner pas mal d’expérience en un temps record.

Et le programme dans tout ça?

C’est la question que beaucoup se posent encore. Le Parti pirate a-t-il un programme? Il s’agissait dès l’origine d’éviter que la législation sur le droit d’auteur ne bloque le partage des biens culturels, et de rester vigilant face aux coups portés aux libertés civiques par la régulation croissante du réseau.

Le PP a publié sur son site neuf propositions pour l’Ile-de-France, sous licence Creative Commons pour rester fidèle à sa philosophie (tout le monde peut reprendre les propositions, à condition d’en citer la source). Le mot clé, c’est «l’accès». Accessibilité au réseau, bien sûr, mais aussi à l’information politique: publicité des séances et des travaux du conseil régional, recours fréquent à des consultations publiques… Le numéro 2 du PP, Valentin Villenave, parle plus volontiers de «réappropriation» pour définir les principes qui guident le parti. «Le téléchargement des MP3, c’est une question accessoire, en fait. La question, c’est qui décide aujourd’hui du modèle de société pour l’avenir, de la manière dont le progrès technologique sera utilisé. Le vrai enjeu, il est là.» Voyant dans les modèles du net une grille de lecture qui peut être appliquée au social, le parti s’est concentré sur un discours qui emprunte au «libre» sa philosophie, avec l’ambition de libérer le code source des décisions politiques. D’autant qu’une importante littérature a pris au sérieux l’analyse du réseau comme terrain d’expérimentation et territoire d’avant-garde des changements sociaux à venir.

Ni droite, ni gauche: les pirates sont-ils «métapolitiques»?

Enfin, le «ni droite, ni gauche» reste d’actualité. «Ecologeeks», nouveaux collectivistes, ultralibéraux, en l’absence de positionnement clair sur l’échiquier traditionnel, les pirates continuent de subir les étiquettes que chacun leur colle. C’est vers les libéraux et les libertariens que penche le discours du Piratpartiet suédois (leur leader se qualifiant d’«ultracapitaliste»), mais il siège avec le groupe des Verts au Parlement européen… Et c’est avec Europe-Ecologie que le PP d’Ile-de-France a discuté d’une possible alliance en vue des régionales.

«Pour les gens de gauche, analyse Valentin Villenave, le Parti pirate c’est le partage, l’accès à la connaissance, le fait de donner du pouvoir aux gens sur leur vie… Et en même temps, des gens de droite qui défendent les petites sociétés, la capacité d’entreprendre sans être bloqué par le brevet, se reconnaissent dans notre démarche».

Un membre du parti avait affirmé qu’à ses débuts le PP était un «parti métapolitique»! Difficile de continuer à exister sans se positionner plus clairement? Le PP assume pourtant sa place un peu à part, et compte sur l’attrait des discours de rupture avec la politique traditionnelle pour se faire à nouveau entendre en 2012. A moins que d’ici là, d’autres n’aient perçu l’intérêt de reprendre à leur compte leur philosophie. «Car si la vie politique était vraiment intéressante, affirme Valentin Villenave, on n’aurait plus de raison d’exister.»

Jean-Laurent Cassely

Image de une :Pirate Riley. Aaarrhh Me Hearties! / peasap via Flickr CC

2 Réponses pour “Parti Pirate: de la difficile immersion dans la politique «IRL»”

  1. DecereBrain dit :

    Euh, l’avalanche n’a pas commencé en 2006, mais bien avant, en 2001, avec la Loi sur la Sécurité Quotidienne (LSQ) de la Gauche Plurielle, qui comptait, rappelez-vous, outre le PS et le PCF, les… Verts.

    On rappellera également que la contestation du système de propriété intellectuelle date du XIXe siècle (et du système de propriété tout court en fait, si on prend Proudhon comme exemple de cas). Et pour ce qui est de la soit-disant « culture libre », le mouvement Free Press des années 1960 proposait déjà un système de licence permettant de re-publier des articles publiés dans un quelconque journal affilié au mouvement. On passera également sur la contestation anti-copyright et sur tous les artistes (musiciens et écrivains en tête, tous mouvements contre-culturels du XXe siècle confondus, du Punk à la Techno) qui ont ouvertement refusé le copyright dans leurs carrières respectives.

    Bref, ce Parti Pirate n’a strictement aucune idée concrète à apporter au débat public ; pire, il se proclame issu d’un mouvement dont il *refuse* catégoriquement de reconnaître les origines, et il véhicule clairement les idées sociales-démocrates, provenant pour la plupart du milieu libriste. En fait de pirates, nous ne voyons, objectivement, qu’un ramassis de gamins sans formation politique, sans idées, sans avenir, et qui comptent sur le buzz pour faire de la lutte institutionnelle. Parce que le problème de l’activité politique, c’est qu’il s’agit d’un engagement, ce qui comprend un risque concret. En fait de pirates, nous ne voyons qu’un ramassis de gamins qui pensent sincèrement que Facebook et Twitter sont des armes de « net-militantisme » (sic). Parce que le problème du militantisme, c’est l’engagement, ce qui comprend un risque concret. En fait de pirates, nous ne voyons qu’un ramassis de gamin qui veulent se faire passer pour des militants mais qui refusent de s’engager concrètement dans la lutte sociale. Parce que le problème de la lutte, c’est l’engagement, ce qui comprend un risque concret.

    J’aimerais bien voir la teneur des positions du Parti Pirate sur des sujets tels que la vidéo-surveillance, le fichage ADN, les nano-technologies, la criminalisation systématique de la contestation politique. J’aimerais bien voir les « militantes » et « militants » du Parti Pirate sur des plates-formes telles qu’Indymedia. J’aimerais également bien les voir dans la rue, aux côtés des personnes qui se battent concrètement, jour après jour, pour leurs idées, dans les comités de quartier, dans les hackerspaces, dans les groupes d’utilisateurs de logiciels libres, dans les groupes militants de tous horizons. Mais je ne pense pas que tout cela arrivera de sitôt. Ou alors, peut-être dans une réunion… des Verts.

    « Il est inutile de s’attarder sur les groupes, associations ou partis revendiquant l’identité « pirate », car ils refusent ainsi explicitement l’identité hacker. Leur néant idéologique ne doit être ni excusé ni soutenu : leur non-combat n’est pas celui des hackers. »
    – « Manifeste pour la création d’une organisation hacker en France », DegenereScience, août 2009

  2. Jicé dit :

    Personnellement je me moque de savoir qui a l’antériorité de telle ou telle lutte.

    Je n’ai qu’un constat amer mais qui me laisse beaucoup d’espoir pour l’avenir: la solution ne viendra pas des politiques. Les plus fortes initiatives vraiment bien, utiles, qui oeuvrent REELLEMENT, MONDIALEMENT et EN METTANT LES PIEDS DANS LE PLAT et les MAINS DANS LE CAMBOUIS, tant pour ce qui concerne la protection des femmes, des enfants, le respect des droits de l’homme, la faune, l’environnement et autres sont le fait d’organisations NON-GOUVERNEMENTALES qui ne VIENNENT PAS DES POLITIQUES.

    Je trouve que cette initiative a le mérite de proposer autre-chose dans le cloaque politique, de secouer les méninges et de sortir des sentiers battus.

    Longue vie à la piraterie donc!!

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